Un dialogue avec l'Afrique
Que peut bien rapprocher une porte Bambara du Mali, un grenier Dogon, un tabouret Lobi du Burkina Faso et les meubles en acier d’Hermann Becker ? À première vue, rien. Les matériaux diffèrent, les techniques également. D’un côté, le bois façonné par des savoir-faire ancestraux à vertu cultuelle; de l’autre, l’acier, le béton, le feutre et les procédés industriels. Pourtant, en 2000, l’exposition Die afrikanische Skulptur im Dialog mit den Möbeln von Hermann Becker les présente face à face. Mis en regard, ces objets semblent partager un langage commun.
Au fil de son intérêt pour les cultures du Mali, du Ghana, du Burkina Faso, du Togo ou encore de la Côte d’Ivoire, Hermann Becker découvre une manière de concevoir le mobilier où la fonction ne se réduit jamais à l’usage. Chaque objet participe à l’organisation de la vie quotidienne, accompagne les rituels, structure les relations sociales ou conserve la mémoire collective. Loin d’y puiser un répertoire de formes, Hermann Becker y reconnaît une manière universelle de concevoir les objets, où la fonction, le corps et les usages sont indissociables.
Cette vision se retrouve dans le Stellschirm, un paravent en tôle d’acier et béton, dont la confrontation avec une porte Bambara du Mali révèle une même réflexion autour du seuil. Au-delà de leurs différences de matériaux et de contexte, tous deux marquent un passage et organisent la traversée entre deux espaces.
La même logique guide les assises. Le Hocker mit Rohr dialogue avec un tabouret Lobi du Burkina Faso, tandis que la Museumsbank zweiteilig est mise en regard d’un tabouret Bamileke du Cameroun. Aucun de ces objets ne cherche le confort ostentatoire. Tous privilégient une relation directe entre le corps et la matière.
La Sitzbank Mille Pattes, confrontée à une banquette rituelle Tsogho du Gabon, montre combien une même typologie peut traverser les cultures. Malgré des constructions très différentes, le banc apparaît, dans les deux cas, comme un mobilier pensé pour accueillir plusieurs personnes. Hermann Becker considère cette pièce comme une véritable épreuve de style. La répétition de ses piètements, qui évoque les poteaux des toguna, les maisons à palabres du Mali, fait du piètement lui-même un véritable élément de composition.
Présent sur de nombreuses assises, le feutre occupe également une place essentielle dans son œuvre. Utilisé en hommage à Joseph Beuys, il introduit une dimension particulière dans ses structures austères. Là où l’acier affirme la rigueur de la construction, le feutre évoque la chaleur, la protection et le confort. Le designer reprend ainsi la portée symbolique que Beuys associait à ce matériau, créant ainsi un contraste entre la froideur apparente du métal et la douceur de l’assise.
Une autre intention se poursuit dans la manière même de s’asseoir. Hermann Becker cherche à faire asseoir les Européens à la même hauteur que les Africains. En abaissant volontairement ses tabourets et ses bancs, il invite à une posture où les genoux se placent naturellement plus haut que les hanches. Le Runder Beistelltisch (1989), comparé à un tabouret Nupe du Nigeria, prolonge cette intention. Malgré leurs fonctions différentes, tous deux reposent sur un même principe de construction : un plateau circulaire porté par plusieurs pieds répartis sur son pourtour.
La Regalinstallation mit Leiter est présentée en comparaison avec un grenier Dogon du Mali.Tous deux s’organisent autour d’une échelle qui donne accès à ce qui doit être conservé. Dans l’architecture dogon, l’échelle mène aux réserves de céréales mais aussi à un espace où se transmettent les savoirs et où se tiennent les discussions de la communauté. Chez Hermann Becker, les livres remplacent les récoltes. La bibliothèque n’est donc plus qu’un simple meuble de rangement, elle devient une architecture de la mémoire, où la connaissance s’accumule et se transmet.
Comment expliquer que des objets séparés par des siècles et des continents puissent paraître si proches ? Sans doute parce qu’ils répondent aux mêmes besoins fondamentaux : franchir un seuil, s’asseoir, conserver ou partager. Le dialogue que Hermann Becker établit avec l’art africain ne raconte donc pas une histoire d’influences, mais une histoire de besoins communs.
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