Visite de l’atelier d’Yves de La Tour d’Auvergne, publiée dans le magazine L’Œil en 1988.

« Les métaphores plastiques d’Yves de La Tour d’Auvergne 

Par Marc Gaillard GAILLARD

Photographies Georges Fessy

Dans une rue discrète du quartier Popincourt où les architectes des XVIIe et XVIIIe siècles élevèrent de charmantes maisons de campagne, que l’on appelait alors des folies: Folie Titon, Folie Regnault. Folie Méricourt, se cache l’atelier d’Yves de La Tour d’Auvergne. Peintre, sculpteur, passionné de sociologie urbaine, Yves de La Tour d’Auvergne s’est fait ici architecte, et même un peu magicien, pour créer, dans le cadre d’un ancien atelier artisanal, un espace féerique, de blancheur et de lumière, organisé autour d’un vaste patio.

On cherche des mots pour qualifier ce lieu; les expressions habituelles ne conviennent pas. Il a été conçu comme un théâtre, dans les coulisses duquel sont habilement distribués les éléments nécessaires à l’organisation de la vie quotidienne, car ici les acteurs habitent sur place, mais on voit bien que l’espace est avant tout destiné à la mise en situation des bas-reliefs, sculptures et éléments 1 de mobilier créés par Yves de La Tour d’Auvergne.

L’artiste s’est fait metteur en scène de sa création, il a réalisé un «espace sociologique formel», une expérience urbaine contemporaine à une échelle intime et privée.

Il est aussi parvenu d’emblée à créer un lieu qui invite au calme, à la sérénité, à la méditation, qui contient à l’évidence les forces secrètes, les rayonnements indicibles mais réels qui favorisent la convivialité. 

Cette sorte de cloître profane éloigne, par son organisation spatiale, la promiscuité de la ville au sein de laquelle il est cependant très étroitement imbriqué; il appelle le ciel pour lui. «La Tour d’Auvergne donna la lumière à l’atelier, je vis se lever les formes simples et claires, en effet, de ce qui est pour moi. dans ce monde attaqué par l’esbroufe et le laisser-aller, l’image même de la finesse et de la grâce, un élan qui ne cherche qu’à rester lui-même, puis en s’emparant des ombres pour se hausser encore…»

«D’autres soirs, je surpris La Tour d’Auvergne à ses épures, à ses pliages, à ses plis d’anges… et plus tard, moi qui vis la main sur le papier, à la manière religieuse aussi, c’est notre mode de croire à mon ami et à moi, je me demandais s’il n’avait pas meilleur usage du papier que moi, un peu comme l’élève enchanté qui, de sa copie, fait une cocotte ou un navire, et remet au maître, finalement, le plus beau devoir, lisible immédiatement, donné d’un coup sans faute et, sous une apparente simplicité, plein de songes qui nous élèvent. » Ainsi Daniel Boulanger raconte-t-il Yves de La Tour d’Auvergne et ses travaux.

Une part du génie de cet artiste tient dans l’utilisation d’éléments simples, banals. produits en grande quantité, comme les treillis et les grillages métalliques, le papier ou les cartons d’emballage. II en montre la perfection, la beauté formelle et structurelle, que nous négligeons généralement de considérer. En découpant ou en pliant ces cartonnages et ces grillages, initialement produits pour une durée de vie éphémère, et une utilisation très temporaire, il en révèle la force, la pérennité intrinsèque, et nous dit qu’en effet, l’ordre apparent des ondulations ou des mailles contient un ordre caché non moins rigoureux, un équilibre qui rend le produit impérissable, autrement que par usure moléculaire, si aucun accident ne vient le détruire. Ainsi les papiers pliés de La Tour d’Auvergne ne sont-ils pas plus éphémères que les in-folio des bibliothèques et les estampes des musées. Leur durée de vie dépend de l’attention et du soin qu’on leur accorde. Avec les papiers et les cartons découpés et pliés, les maillages métalliques et les formes géométriques régulières: hexagones, carrés, rectangles, l’artiste compose des bas-reliefs qui piègent l’imagination, la conduisent dans les méandres des songes dont parle Daniel Boulanger.

Yves de La Tour d’Auvergne se sert autant de l’image virtuelle du motif posé sur le mur que du pliage lui-même. Au premier plan de ses bas-reliefs règnent les graphismes du pliage. Au second plan apparaît un nouveau graphisme, écrit par l’ombre portée du premier, sorte de cendre lumineuse émergeant du mur. Dans les labyrinthes visuels qu’il ordonne, chaque volume s’enveloppe d’ombre et de lumière, qui provoquent l’apparition de la troisième dimension, de l’épaisseur, de la structure.

L’écriture graphique ne doit plus rien au pinceau et au crayon; elle se matérialise par les lignes de force du pliage.La fluidité de la lumière qui en découle, la démultiplication des ombres donnent naissance à des atmosphères plastiques raffinées qui s’inscrivent dans une filiation classique, faite de mesure, de sensibilité, d’élégance.

Les ombres portées de ces vélums constitués de grillages pliés ou froissés mêlés aux papiers et cartons découpés dessinent sur les murs des clairs-obscurs aléatoires, dont la forme, la dimension. la position varient en fonction de l’ensoleillement et des heures du jour; elles constituent des sortes d’«échos de silence», ainsi que le dit Yves de La Tour d’Auvergne.

«Avec le papier, ajoute-t-il, la main peut s’exprimer immédiatement, la sensibilité prend tout de suite une consistance, une forme.»

Il y a un rapport affectif et culturel, mais également sensuel, entre l’artiste et le papier qui séduit par sa douceur et par son grain. Ne parle-t-on pas, lorsqu’on veut exprimer le poids du papier, de la «main»? Un papier qui a de la main, de la consistance, de l’épaisseur, sera celui d’un beau livre, d’une édition rare et soignée, d’une lithographie, d’une gravure.

Yves de La Tour d’Auvergne est attentif à toutes les qualités du papier, il le traite avec respect, il le coupe, il le plie, il le colore au besoin, et cela donne de riches tapisseries, notamment lorsque les encres, le trait et la couleur sont projetés sur les cartons ondulés, mais il ne le colle pas et ne le déchire pas.

Ses arêtes sont toujours nettes, définitives.

Il n’aime pas l’à-peu-près des déchirures manuelles et leurs franges incertaines.

Dans ses structures pliées, il n’y a rien d’incertain, le hasard n’a pas de place, chaque arête est indispensable. Lorsque la surface plane devient relief sous la pression de la main, elle trouve en même temps ses lignes de force et conquiert une nouvelle stabilité, un équilibre duquel l’émotion n’est pas exclue, et qui naît précisément des formes et des forces en action. L’artiste compare ces moments d’équilibre à la tension émotionnelle qui flotte dans une salle de concert, à l’instant où la musique s’arrête, et qui délivre ses forces dans les applaudissements. «Sans émotion, dit-il, il n’y a pas d’œuvre aboutie.»

Ces structures aériennes, ces nuages enchantés qui peuplent les murs, ont pour contrepoint et corollaire, dans la création de La Tour d’Auvergne, les sculptures et les éléments de mobilier qu’il réalise, avec de la poudre de marbre, de la tôle d’acier ou de l’aluminium laqué. Mettant en œuvre une alchimie secrète qui lui appartient, il obtient des surfaces absolument lisses, douces au toucher, sensuelles, vibrant au contact, répondant à la chaleur de la main; parfois sur lesquelles la lumière glisse et l’eau ruisselle silencieusement. L’épure, le profil de ces sculptures, qui procèdent de la géométrie du papier plié, ont la pureté de ces élégants oiseaux migrateurs, tout en grâce superbe et en équilibre, posés au milieu des marais.

La plupart des œuvres qui peuplent l’ate-lier, parfois en bronze, le plus souvent en poudre de marbre, ou encore sous forme de maquettes et de pliages, se prêtent bien à une traduction monumentale et urbaine, telle cette fontaine, avec sa vasque circulaire et son jaillissement vertical de marbre blanc, que l’artiste a étudiée pour un espace public parisien.

Dans les éléments de mobilier. On retrouve la même vérité formelle, un expressionnisme structuraliste du métal déployé, de la tôle pliée, que n’aurait certainement pas désavouée Jean Prouvé.

Ni trop, ni trop peu, ce qui est indispensable à la solidité, à la stabilité, à l’équilibre formel, suffit.

Il en résulte une esthétique nouvelle, qui accuse les lignes de force dont elle est issue.

Pour écrire et transcrire sa perception du monde et de l’art. Yves de La Tour d’Auvergne a choisi la voie de la rigueur, ce qui n’exclut pas la poésie, bien au contraire. Il dévide un écheveau calligraphique nouveau, une scénographie sensible, un langage d’une singulière présence, dans les métaphores duquel nous le suivons bien volontiers.

On est séduit par l’élégance, les vibrations, le discret rayonnement, le raffinement de cette œuvre qui a aussi pour elle une rare authenticité. »

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