Garouste & Bonetti pour Le Privilège de Fabrice Emaer, 1981
En 1978, Fabrice Emaer inaugure Le Palace, qui s’impose rapidement comme l’un des hauts lieux de la vie nocturne parisienne. Installé dans un ancien théâtre, le club devient un espace emblématique de la scène artistique et mondaine de la fin des années 1970, où se croisent artistes, créateurs de mode et figures de la nuit. Pour transformer ce lieu en un décor à la hauteur de son ambition, Fabrice Emaer fait appel à Gérard Garouste, qu’il rencontre par l’intermédiaire d’Andrée Putman. Le peintre imagine un univers théâtral, nourri de références baroques et historiques, dans lequel la décoration participe pleinement à l’identité du lieu.
En 1980, Fabrice Emaer confie également à Gérard Garouste la décoration du Privilège, un restaurant-club privé aménagé dans les sous-sols du Palace. Plus intimiste, cet espace prolonge l’esprit spectaculaire du lieu tout en développant une atmosphère plus confidentielle. Gérard Garouste y réalise des fresques et des éléments peints, donnant au décor une dimension narrative et presque théâtrale. Pour concevoir le mobilier et participer à l’aménagement intérieur, il s’appuie sur son épouse, Élisabeth Garouste, qui travaille alors en étroite collaboration avec Mattia Bonetti. Cette association entre peinture, architecture intérieure et création de mobilier permet de concevoir un ensemble cohérent, dans lequel chaque élément contribue à l’identité visuelle du lieu.
Le mobilier et les éléments décoratifs se distinguent par leurs formes sculpturales et leur vocabulaire ornemental affirmé. Les masques, les volumes expressifs et les références aux arts décoratifs anciens participent à la création d’un univers singulier, où les frontières entre art, design et décor s’effacent. Certaines appliques conçues par Mattia Bonetti pour l’escalier reliant le Privilège au Palace témoignent notamment de cette recherche formelle, avec des motifs de masques qui confèrent aux luminaires une présence presque anthropomorphe. Les sièges, quant à eux, s’inscrivent dans une esthétique aux accents baroques, privilégiant les silhouettes expressives et les contrastes de formes plutôt que la sobriété fonctionnelle.
Au-delà de leur dimension spectaculaire, ces décors témoignent d’une volonté de réhabiliter l’ornement et les arts décoratifs à une époque où le design est largement marqué par le fonctionnalisme, les lignes épurées et l’industrialisation. À rebours de cette tendance, Élisabeth Garouste et Mattia Bonetti privilégient l’imagination, l’expérimentation des matières et le savoir-faire artisanal. Le fer forgé ou martelé, le plâtre, la terre cuite et les étoffes leur permettent de créer des objets qui semblent parfois issus d’un autre temps, tout en conservant une véritable modernité. Le décor du Privilège constitue ainsi un terrain d’expérimentation décisif pour leur langage commun, fondé sur le mélange des références, le détournement des formes anciennes et la liberté créative.
Cette approche, à la fois baroque, primitive et anticonformiste, contribuera à définir ce que l’on appellera leur « style barbare ». Loin d’une simple reprise des styles historiques, leur travail en propose une réinterprétation libre, parfois étrange, toujours expressive. Leurs créations brouillent les frontières entre mobilier, sculpture et arts décoratifs : les objets ne sont plus uniquement pensés pour leur fonction, mais aussi pour leur présence, leur matérialité et leur capacité à transformer un espace. Le succès de leur intervention au Privilège les encourage à poursuivre leur collaboration et à présenter leurs premières créations de mobilier à la galerie Jansen en 1981. Ils s’imposent alors progressivement comme des figures majeures du renouveau des arts décoratifs français des années 1980.
Le Palace et le Privilège apparaissent ainsi comme des lieux fondateurs de cette esthétique singulière. En associant la peinture de Gérard Garouste au mobilier d’Élisabeth Garouste et de Mattia Bonetti, le projet fait du décor un véritable langage artistique. Le raffinement mondain y côtoie des références archaïques, l’élégance des matières dialogue avec des formes presque primitives, et le luxe se construit moins dans la sobriété que dans l’abondance, la mise en scène et l’imaginaire. Cette alliance entre sophistication et étrangeté annonce déjà l’univers des futures créations du duo, dont l’approche volontairement ornementale viendra bousculer les conventions du design contemporain.